JE SUIS UNE SURVIVANTE

 
 

« Tu es coupée en deux ! »

C’est une phrase que j’ai entendue récemment et elle m’a fait l'effet d’un électrochoc. Je ne l’ai pas comprise au départ.

« Tu as développé plein de talents, plein de compétences, une esthétique magnifique et malgré tout cela, il y a quelque chose qui est mort en toi. »

Une autre « gifle » de la Vie pour me réveiller d’un long sommeil pour que je réalise que je porte en moi la mort.

J’ai beau faire toutes les actions nécessaires pour bâtir ma réalité, pour m’ancrer, créer ma stabilité, tout est vain, car je suis constamment ramenée à cette réalité que je n’ose plus m’avouer  : je suis toujours cette petite fille blessée, figée, isolée et, inconsciemment, je n’ai pas encore quitté le système familial qui m’a infligé cette « mort ». Je suis loyale envers un système qui écrase, qui domine, qui piétine, même s’il est toxique et aliénant. Car c’est le seul que je connaisse. Il est comme tatoué dans mes cellules, imprimé dans mon corps qui se souvient de ce que le cerveau a tenté d’occulter. Le même scénario se répète en boucle, seul le décor évolue et les acteurs, qui défilent pour incarner les mêmes rôles, encore et encore, ceux d’abuseurs ou de manipulateurs.

Cette prise de conscience est écrasante et je me sens impuissante face à l’immensité de cette vérité. Je suis coupée en deux, encore aujourd’hui, à presque 44 ans, et j’avoue que je sais pas comment recoller les morceaux, comment « apprivoiser » cette petite fille blessée à l’intérieur de moi pour lui dire que je suis là. Car il n’est pas question de rester dans cette survie permanente, avec un corps en tension et un système nerveux en alerte. Je choisis fermement de lui offrir une autre réalité — pas celle qui l’abîme et qui la dépouille de tout, mais celle qui l’honore. Et pour le moment, je n’y ai pas accès, pas encore, à cette petite fille apeurée. Je ne peux que l’accepter humblement.

Je viens de là.

De la mort en moi.

C’est là où j’en suis aujourd’hui.

Encore et en corps.

C’est un retour douloureux et un peu forcé aux sources, à la racine de mes maux, pour ne plus fuir, mais pour rencontrer, accepter, traverser tout ce qui n’a pas pu être exprimé jusqu’à présent.

Je me dis que la vie ne nous sert jamais des expériences que nous ne sommes pas capables de surmonter et celle-ci est vertigineuse. J’ai l’impression de retomber dans le néant, dans les abysses de moi-même, de traverser la mort pour renaître une nouvelle fois. Et les émotions qui m’accompagnent sont comme une tempête violente. Ce n’est pas doux et joyeux, c’est renversant et déséquilibrant.

La photo que j’ai choisie pour illustrer mes mots montre parfaitement cette petite fille blessée en moi. Je n’ai jamais compris pourquoi cette photo était abimée comme ça, pliée en deux, pourquoi le visage de moi petite a été marqué par une griffure. Aujourd’hui, je comprends mieux ce que la photo voulait me murmurer discrètement : « Tu es abimée ! »

Et moi, sur cette photo je suis présente, sans être là, j'observe, je me retiens, je n’ose pas. Je reste calme et digne malgré une rage immense qui bouillonne à l’intérieur de tout mon être. Je suis seule, livrée à moi-même pour « digérer » le choc, le trauma, la peine.

Ce choc remonte à mon enfance, quand mon père a commis l’irréparable quand j’ai eu entre 5 et 6 ans. Et je l’ai su il y a peu de temps quand mon amnésie traumatique a cessé d’occulter la vérité et mon corps tout entier s’est mis à parler.

Je me suis figée intérieurement depuis ce jour-là et la Vie me montre que j’y suis encore aujourd’hui. La faille à l’intérieur de moi est immense. L’argent me glisse entre les doigts, joue au chaud et froid avec moi. La sécurité, la stabilité, l’assise matérielle sont une énigme pour moi, comme si je n’y avais pas le droit, car quand je possède quelque chose, on me le retire, on me le vole, on me le reprend.

Je sens ce dépouillement, ce pillage que j’ai vécu en étant enfant. On m’a tout pris, mon innocence, ma joie de vivre, mon énergie de vie et cet acte de vol se répète dans ma vie depuis tant d’années. Je donne tout et je ne reçois que des miettes ou de l’agressivité, de la violence psychologique, de la manipulation. Je quitte mes jobs, relations, projets lessivée, vidée, pas reconnue à ma juste valeur, désabusée comme un écho du premier abus.

On me dit que c’est normal d’avoir des problème d’argent, car ma sécurité, mon socle m’ont été volés. Mais, depuis l’adulte que je suis aujourd’hui, je ne baisse pas les bras. Je me (re)rencontre dans cette épreuve une nouvelle fois. Ma force côtoie ma vulnérabilité, la mendiante en moi en quête d’amour et de reconnaissance côtoie la souveraine prête à offrir sa stabilité intérieure pour traverser la tempête et pour saisir la main de la petite fille blessée.

Je reconnais que je suis une femme profondément meurtrie à l’intérieur, et je choisis de m’occuper de cette plaie.

Il est temps d’aller à la racine de cette faille, de ces sables mouvants sur lesquels je peine à construire ma réalité. Il est temps de voir cette coupure avec l’énergie de Vie et de commencer à la soigner.

Oui, il est temps.

C’est là où j’en suis aujourd’hui.

Je viens de là.

La boule est bouclée.

C’est l’empreinte avec laquelle j’avance dans la vie.

Je suis une survivante.

Mais je choisis la Vie, toujours !

Car je ne sais pas faire autrement.

R.

 
 
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LE VIDE SALUTAIRE